21 février 1995
Ce soir là, il courait avec ses copains pour ne pas rater le bus qui devait les ramener là haut, chez eux, à la Savine. Pas évident de courir avec les bras chargés de platines, de câbles, de micros et de bacs à disques. Comme chaque semaine, ils revenaient de leur répète au centre social Mirabeau.
Leur groupe s'appelait B.Vice. C'était un de ces petits groupes de rap des quartiers Nord qui s'était engouffré dans la brèche ouverte par les grands frères d'IAM. Leurs textes racontaient le quotidien de leur quartier, de leurs copains. Comme ce putain de bus qu'il fallait attraper sous peine de rentrer à pied à la cité. C'est l'esprit occupé par cette pensée qu'Ibrahim est passé à côté des trois hommes.
Peut-être a-t-il jeté un coup d'oeil sur les affiches ornées de la flamme tricolore ? Peut-être a t'il reconnu le visage bouffi barré d'un rictus qui s'étalait sur les murs ? Mais l'arrêt de bus était encore loin. Il a accéléré sa course. Les trois hommes se sont retournés à ce moment là. Comme pour chaque collage, ils n'étaient pas partis les mains vides de la permanence de la rue de Lyon. L'un des trois a soulevé le bas de son pantalon et a saisi le pistolet. Il était fier de son holster qu'il avait fabriqué lui même et qu'il portait fixé à la cheville. Il s'est redressé. A travers les verres spéciaux de ses lunettes, il regardait courir Ibrahim et ses copains, sans être ébloui par la lumière des lampadaires de l'avenue. Il a relevé son bras, bien campé sur ses deux jambes, comme au stand de tir où il allait s'entraîner toutes les semaines. Ses moniteurs disaient d'ailleurs de lui que c'était un excellent tireur. A cette distance, il était même redoutable.
De plus, cette nuit, il avait chargé son arme de balles explosives. Comme pour la chasse au gros gibier. Ibrahim courait quand il a entendu des explosions comme un coup de poing qui l'a fait chuter. Il a essayé de se relever, mais tout à coup, il s'est senti faible, très faible. Il a alors gémis " j'ai mal, j'ai mal ", puis, il n'a plus bougé. Ibrahim, c'était un gamin, un minot comme on dit ici. Un petit black dans un groupe de rap. Il écrivait sur les filles, sur la vie dans sa cité, sur ses copains, sur ses espoirs.
Soixante ans avant lui, un chanteur qui s'accompagnait à la guitare et à l'harmonica décrivait dans ses chansons le quotidien de ceux qui subissaient la crise économique aux USA, ce qu'on a appelé " la grande dépression ", et qu'à si bien décrit John Steinbeck dans " les raisins de la colère ". Les meurtres de syndicalistes, les attaques de piquets de grève par les milices patronales et les flics réunis, les expulsions de petits paysans par les banques, les queues de chômeurs, les soupes populaires, les lynchages des noirs dans les Etats du sud. Mais il chantait aussi leur résistance, leur solidarité et leur espoir d'un monde meilleur, plus juste. Mais il s'appelait Woody Guthrie. Sur sa guitare, il avait collé un sticker sur lequel on pouvait lire : " cette arme tue les fascistes ".
Mais quelquefois, une guitare, ça ne suffit pas.



